BACKROOMS, Kane Parsons (2026) : Métaphysique post-capitaliste
- DUSSART Romane

- il y a 17 heures
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À quoi ressemblerait la fin de notre société capitaliste ? Et si la société capitaliste n'était rien qu'une fabrique de fantômes pour nous obliger à vivre dans une nostalgie perpétuelle ?
Sorti dans les salles françaises le 17 juin 2026, le film BACKROOMS du jeune Kane Parsons investit l'un des mythes les plus populaires d'internet depuis ces dernières années : les backrooms. L'histoire est simple : Clark, le directeur d'un magasin de meubles découvre un labyrinthe dimensionnel caché derrière un mur de son sous-sol. Il décide d'explorer les lieux et tente de les cartographier.

À l'origine du mythe
Une photo sur le forum 4Chan postée en mai 2019 montre une pièce jaune, vide, et une architecture ressemblant à de vieux bureaux. L'utilisateur qui a posté la photo écrit dans la légende qu'il vient de « noclip », un terme issu des jeux vidéos utilisé lorsque votre personnage traverse des textures, des murs, le sol etc. L'atmosphère serait humide, les décors vides, la moquette usée. La narration et la possibilité d'une réalité physique enflamme la toile à tel point que les internautes font enrichir la mythologie de ces backrooms. En effet, ils vont développer différents niveaux avec des entités particulières à chacun de ces niveaux. De nouvelles salles comme les poolrooms vont voir le jour, toujours dans cette même esthétique dérangeante. Des internautes vont chercher à décrypter le mythe, à enquêter sur les origines de la photo. Des jeux vidéos vont voir le jour et Kane Pixels (Parsons) va réaliser sa propre mythologie des backrooms sous forme de série sur Youtube.

Esthétique post-capitaliste
Clark, le personnage principal du film de Parsons, déambule donc dans un espace sans fin, avec pour unique son le grésillement des néons et pour seule couleur un jaune délavé étouffant. L'architecture se répète à l'infini, créant une sensation d'enfermement mais aussi de solitude puisque ces espaces ne sont habités que par des objets dont la présence est absurde. Ces espaces, on les appelle des « espaces liminaux », autrement dit des non-lieux ou des espaces transitoires, des zones impersonnelles où l'architecture est visuellement froide. Le tout crée une ambiance absurde mais aussi de désolation puisque ces objets (chaises, canapés, bureaux) sont dépourvus de toute utilité humaine. Dépossédés des affects humains et de leur utilisation quotidienne, ils deviennent des résidus absurdes d'un monde matérialiste et capitaliste à l'abandon.
Un film d'horreur architectural
Dans BACKROOMS, l'horreur vient de la répétition des mêmes espaces, souvent trop grands, proches des œuvres du graveur M. C. Escher. La géométrie de ces lieux s'appréhende difficilement et Clark ne parvient à les cartographier que partiellement. À l'opposé de l'esthétique du trop-plein, notre monde moderne est hanté par l'esthétique du trop-vide. Pourtant, le vide à répétition produit lui-même du plein. Il étouffe, il confine et crée une atmosphère horrifique où l'espace et le temps jouent contre nous, nous mettent à l'épreuve de nous-même.
Un espace mental
Car au-delà de l'architecture pesante, Kane Parsons fait de ces backrooms des espaces mentaux. Clark y retrouve des souvenirs qui se sont enlisés, englués dans le sol et dans le temps. Des biens matériels déformés ou agglutinés entre-eux. Au tout début du film, une séquence montre une petite fille (le Dr. Kline) et sa mère gravant leurs mains dans le sol. La caméra alors en contre-plongé dévoile en arrière-plan le bras d'une pelleteuse prête à renverser des débris sur la petite famille. En fond sonore, la voix du Dr. Kline prononce ces mots : « Nous avons tous nos impasses ». On comprend alors que la psychologue parle à Clark lors d'une de ses consultations hebdomadaires. L'impasse, c'est une rue sans issue, mais c'est aussi une situation qui n'offre plus d'issu de secours. Tout finit par s'accumuler au même endroit. Ainsi, ces lieux sont des métaphores de nos névroses, de nos boucles mentales et tout l'inconscient de notre monde résiderait dans ces backrooms. Les backrooms sont la mémoire inconsciente de notre monde, avec ses marques, ses débris et ses cicatrices. Les backrooms se souviennent mais imparfaitement, ce qui crée cette atmosphère bizarre mais aussi poétique.

Poétique des backrooms
Dépossédés de leur utilité, les objets entreposés dans les backrooms deviennent des signes visuels. Ils symbolisent l'abandon et l'inconscient par l'étrangeté de leur présence. En ce sens, BACKROOMS est un film poétique. Les images sont surréalistes. À l'instar de LA PERSISTANCE DE LA MÉMOIRE de Dalí avec ses montres molles, le temps déforme aussi les meubles des backrooms parce que nos souvenirs sont toujours imparfaits. Backrooms est donc un film métaphysique. Notre réalité n'est que la partie émergée de l'iceberg, quant aux backrooms, sa partie immergée.
Les backrooms contaminent le réel
Quand Clark n'est pas dans les backrooms, sa réalité n'est pas moins austère et hostile que ce qui se cache sous ses pieds. Car les backrooms persistent dans sa réalité. Dans le quartier du Dr. Kline enfant les bancs sont jaunes, le vide est déjà présent. Le monde exprime déjà les signes de la solitude et du souvenir. Au-délà du film, la mythologie des backrooms a aussi contaminé le réel. Beaucoup d'entre-nous, surtout les adolescents et jeunes adultes partagent souvent des photos de lieux qui ressemblent aux backrooms. Bien souvent ce sont des endroits qui manquent d'hospitalité, où l'atmosphère est pesante, des souterrains avec des tuyauteries très marquées, des espaces trop grands ou qui ne semblent pas en adéquation avec le monde technologique dans lequel nous vivons. Finalement, ce que nous désignons comme faisant partie de l'esthétique des backrooms n'est-il pas une forme de nostalgie architecturale d'un monde que nous n'avons que peu connu ? Un monde issu des premiers temps du capitalisme inventant sa propre nostalgie à la manière d'une chanson qui rejouerait faussement les craquements d'un vinyle ?



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