SAUL LEITER : un monde qui résonne
- DUSSART Romane

- 31 mars
- 3 min de lecture

Un de mes plaisirs favoris est de m'asseoir à la terrasse d'un café et de lire de la poésie. C'est du moins l'idée que je me fais du bon temps que je vais retirer de ce moment privilégié. En vérité, cela ne se passe jamais comme prévu.
Je suis de celles qui ne cessent d'être attirées par un mouvement au coin de l’œil, par une démarche particulière, par une main mal placée, bref, par la vie que je suis finalement venue chercher en dehors des livres. Mais ce que j'observe est décousu. Un véritable patchwork de petites vies qui s’affairent. Des détails plutôt que l'intégralité du monde. Des reflets plutôt qu'une image nette. Parce que cela donne l'impression d'avoir volé une partie du mystère.
Lorsque j'ai découvert les photographies de Saul Leiter, j'y ai perçu comme un écho, une résonance avec ma manière de voir le monde dans ce qu'il a de discret et de diffus. Car Saul Leiter n'est pas un photographe qui vous explose ses clichés à la face.

Dans ses photographies de rue, l'artiste multiplie les reflets et les superpositions. Tout est nébuleux et donne l'impression de surprendre la scène qui se déroule. D'ailleurs, est-il correct de parler de « scène » quand rien n'est anticipé ou reconstitué ? Saul Leiter capture l'éphémère, le réel dans ce qu'il a de plus momentané et fugitif : la pluie sur les vitres, des facteurs qui traversent une rue enneigée, un parapluie rouge ou un feu vert qui contraste avec le blanc de la neige. Personne ne pose, aucun regard n'est directement adressé au spectateur et pourtant l'image suscite de l'émotion par sa composition. Bien souvent ses photographies de rue montrent des silhouettes observées depuis une vitre ou un miroir. Silhouettes sur lesquelles on fantasme des histoires de vie banales mais qui résonnent. Le décor est fragmenté par le point de vue de celui qui regarde et ce qui est capturé en arrière-plan, en témoigne ses clichés pris depuis les hauteurs du métro aérien. C'est cela qui fait écho. En nous plaçant en position de voyeur, Leiter nous fait entrer davantage dans son monde.

L'artiste travaillera pour le magazine de mode Harper's Bazaar au début des années 60. Drôle d'expérience quand on sait que Leiter déteste les mises en scène dirigées. Pourtant, il réussira à révolutionner l'image du magazine en y apportant sa touche personnelle. En effet, les mannequins ne poseront pas en studio mais dans la rue. Leiter les photographiera aussi à travers des miroirs, derrière des pans de mur, créant ainsi une boucle intime entre le modèle et son reflet.

« Je n'ai pas de philosophie, j'ai un appareil photo. » disait Saul Leiter.
Un regard qui cherche l'instant, qui préfère la simplicité à la vanité. Un artiste qui ne montre pas ce que le réel prétend être mais qui tente de voler une part de son mystère. C'est un regard métaphysique que pose l'artiste sur le monde. Car en s'attachant à des détails aussi inconsistants que la pluie, la neige, les reflets, Leiter cherche à capter ce qui dépasse la réalité sensible pour nous amener vers son monde à lui, un monde où la simplicité résonne avec la profondeur de notre expérience intime de la vie.



Commentaires