Lost Highway: quand David Lynch garde la clef de cette parade sauvage

À l’instar d’un livre qu’on m’a proposé de lire récemment, j’aimerais un jour qu’on arrête de m’expliquer le sens du film Lost Highway. J’aimerais que l’incompréhension devienne acceptable, que l’ignorance ait le droit de bercer nos yeux.
Et pourtant, j’en parle moi aussi, ici, au café, à la sortie du cinéma. Souvent. Trop souvent. Dès le premier jour, en sortant de la salle de mon cinéma de province, voire même déjà avant, pour être tout à fait honnête. Voilà un des premiers cadeaux empoisonnés de ce film. La boucle temporelle tordue dans laquelle est serti ce joyau filmique a tendance à dépasser largement du cadre de l’écran pour trouver refuge, une fois le film fini, dans nos vies, nos pensées futiles et nos écrits tardifs.
Lost Highway est une vraie fleur du mal qui germe au-delà de ce que les mots peuvent en dire. Il faut, je crois, être imprégné de l’humilité de celui qui ne sait rien et qui n’a rien à prouver pour essayer d’en parler. L’innocence de celui qui n’aurait jamais vu de film, peut-être.
Ce qui est proposé ici n’est probablement qu’une succession d’instantanés dépourvus de sens où l’esprit hoquette et où on sent bien que l’histoire de Fred Madison et de Pete Dayton est tout sauf une histoire. Comme lorsque l’on fixe un objet familier pendant trop longtemps, un verre vide par exemple, on finit par perdre de vue littéralement le sens de ce que l’on voit, notre esprit nous entraînant immanquablement dans une direction d’interprétation parfois très surprenante. À cet égard, écouter quelqu’un essayer de nous expliquer le sens de Lost Highway nous en apprend parfois beaucoup sur sa psyché profonde. Ce qui m’amène à dire en toute mauvaise foi que Lost Highway tient bien souvent lieu de véritable séance d’auto-psychanalyse. Un film qui semble traiter de la folie ne peut nous amener qu’à dire des choses insensées. Deuxième cadeau, mais cette fois-ci béni, oserais-je dire. Le délire d’interprétation répandant ses ramages touffus au-dessus de nos vies ternes.

C’est ainsi qu’au long de toutes ces années, j’ai écouté, lu et regardé ces prophètes de la compréhension, les chantres de l’analyse froide et rationnelle. Je suis à la fois admiratif et médusé, tellement il est évident que toute tentative d’expliquer le sens de Lost Highway est vouée à l’échec dès le début. Lost Highway expliqué à ceux qui n’ont pas d’yeux pour penser. Ceci étant dit, le film joue bien souvent le rôle de révélateur étant donné que son aspect abscons force presque obligatoirement à chercher en soi quelque chose, une tâche presque prométhéenne tellement elle force à révéler la beauté, à la côtoyer de si près qu’on en oublie tout et bien souvent les prémisses mêmes de la conversation.
J’aime à penser que c’est peut-être ce qui caractérise le mieux Lost Highway, sa fonction de révélateur exponentiel d’où la beauté se dégorge sur un monde parfois (souvent ?) un peu trop prévisible. On s’imagine souvent tel un Fred Madison sorti tout droit d’un gigantesque film muet, errant dans un quartier pavillonnaire, le regard hagard, la bouche tremblotante, l’esprit perdu dans un solo de saxophone hors de portée. Ce genre de vision n’a pas besoin d’explication.
Que tout ce que je viens de dire ne vous empêche pas de penser que j’ai absolument tort. Que cela soit surtout le prétexte rêvé pour guetter à l’interphone la voix de cet inconnu qui vous annonce de but en blanc que Dick Laurent vient de mourir.





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