Regard deleuzien sur le cinéma de Dario Argento
- DUSSART Romane

- 30 janv.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 févr.
Dans son essai Dario Argento Magicien de la peur, Jean-Baptiste Thoret explique que dans la filmographie du réalisateur, les personnages subissent dans un premier temps les coups d'un monde plié à l'infini puis finissent par l'intérioriser. Le personnage est un individu mis à l'épreuve, qui tend à basculer de l'autre côté et à changer de subjectivité. C'est du moins ce que les films de Dario Argento comme Suspiria, Les Frissons de l'Angoisse ou encore Inferno suggèrent. Le monde d'Argento menace l'intégrité du Je en l'exposant à un réel lui-même changeant, plié, enveloppé dans des couches infinies de voiles et de rideaux. Cette dé-subjectivisation où l'individu n'est nullement un et unique, le philosophe Gilles Deleuze la théorise dans son essai philosophique Différence et répétition, notamment quand il parle de la scission du Je et du « Moi dissous » :
"Nous sommes faits de toutes ces profondeurs et distances, de ces âmes intensives qui se développent et se ré-enveloppent. Nous appelons facteurs individuants l'ensemble de ces intensités enveloppantes et enveloppées, de ces différences individuantes et individuelles, qui ne cessent de pénétrer les unes dans les autres à travers les champs d'individuation. L'individualité n'est pas le caractère du Moi, mais au contraire forme et nourrit le système du Moi dissous."(1)
L'individu est traversé par des intensités enveloppées en lui-même, ainsi que par un
seuil imperceptible qui annule l'intégrité du Je. Comme "l'image-gigogne" alternant entre
différentes matières, le personnage argentien contient en lui-même des seuils dont il n'a pas conscience et dont la révélation ou du moins le doute ne se manifeste qu'à la fin de l'enquête policière, mentale et optique. La fin des Frissons de l'Angoisse montre Marcus Daly se regardant dans une marre de sang (celui de l'assassin). Le générique de fin défile sur cette dernière image : non pas la résolution de l'énigme ni un soulagement, mais l'élaboration d'un nouveau récit suscitant de nouvelles questions. Le sang remplit la totalité de l'écran comme s'il avait été éclaboussé sur la toile de cinéma. Quant au personnage, il semble lui aussi taché et emprisonné dans ce rouge profond.
"Ce sang rappelle le sang sur le couteau dans le générique de début, mais cette fois le témoin n'est plus un enfant, mais l'enquêteur lui-même, sous l'emprise du choc. Ce qui s'arrête alors dans cette fin du film, c'est peut-être la normalité du héros laissant place à une autre part de lui-même, plus ténébreuses et orientée vers le sang versé."(2)
Le sang serait donc l'élément de contamination faisant de Marcus Daly un être gagné
par la folie, comme si la part sombre de lui-même allait prendre le dessus. Dans Suspiria, film qui succède aux Frissons de l'Angoisse, la dernière image du film suscite le même questionnement que le film précédent. Alors que Suzy entre par le côté gauche de l'image au tout début du film, elle en ressort à la fin par le côté droit, après avoir tué Héléna Markos, affichant un large sourire sur le visage. L'expression qu'elle manifeste n'est alors pas en adéquation avec les événements que la jeune fille vient de vivre. Comme pour Marcus Daly, en tuant la sorcière, Suzy Banner aurait peut-être basculé de l'autre côté de la normalité, devenant à son tour une sorcière dans une autre aventure – la couleur rouge rappelant également celle du sang contaminateur comme pour Les Frissons de l'Angoisse.

Si le basculement et le clivage est l'effet supposé d'un monde lui-même clivé, le
personnage argentien subit plus qu'il n'agit. Toutefois, au fil de sa filmographie, les héros et héroïnes ont intériorisé ce monde. La fêlure et la multiplicité du Moi n'est plus la conséquence d'éléments extérieurs mais le moteur intérieur qui relance sans cesse les situations et configurations. Dans Le Syndrome de Stendhal, Anna Manni vacille entre normalité et pathologie. Dans Phenomena, le somnambulisme de Jennifer Corvino la fait basculer de la réalité au rêve. Le personnage argentien est un être plié, fracturé, fêlé qui a absorbé l'étrangeté du monde, un Je où la « matière du Moi »(3) se recompose à l'infini. La fracture chez Anna Manni est illustrée par ses différentes couleurs de cheveux : blonde et brune, mais aussi l'alternance du genre féminin et masculin. Elle passe également du réel à la fiction. La jeune femme est une forme contenant à l'intérieur plusieurs Moi. Cette « matière du Moi » c'est avant tout la matière picturale qui fait de son corps une véritable toile, mais c'est aussi toutes les configurations et les antagonismes qui la traversent. Elle est un Je composé de multiples singularités.
"L'individuation est mobile, étrangement souple, fortuite, jouissant de franges et de marges, parce que les intensités qui la promeuvent enveloppent d'autres intensités, sont enveloppées par d'autres et communiquent avec toutes. L'individu n'est nullement l'indivisible, il ne cesse de se diviser en changeant de nature."(4)
L'individu n'est jamais le même selon les intensités qui le traversent et sortent de leur
enveloppe pour éclater en surface. Sa malléabilité et sa souplesse le rendent presque
insaisissable. La multiplicité des personnages d'Argento les font passer pour des fous. Tel est le destin de Jennifer Corvino dans Phenomena qui non seulement subit des troubles du sommeil, mais communique également avec les insectes. Un plan du film illustre d'ailleurs la fêlure de la jeune fille et son esprit fracturé. Après s'est faite kidnapper par deux jeunes garçons, Jennifer tombe de la voiture et dégringole dans la forêt. Sa présence anime les insectes qui la contemplent. La caméra adopte alors le point de vue de l'insecte, illustrant sa vision diffractée.

Ce plan kaléidoscopique figure alors comme une métaphore de la pluralité de la jeune
fille, témoigne de la folie dont elle est victime et illustre sa psyché torturée. Chaque image illustre un Moi différent, séparé des autres par une scission, une fêlure, une béance métaphysique. Le regard de l'insecte est d'ailleurs le médiateur par lequel l'image du Je devient plus claire et distincte. Deleuze explique le rôle de l'autre pour nous-même dans Différence et répétition :
"Ces centres ne sont évidemment constitués ni par le Je ni par le Moi, mais par une structure tout à fait différente appartenant au système Je-Moi. Cette structure doit être désignée sous le nom de “autrui”. Elle ne désigne personne, mais seulement moi pour l'autre Je et l'autre Je pour moi."(5)
J'accède à moi-même parce que l'autre me renvoie l'image de moi-même, ici diffractée
par le regard de l'insecte. Mais Deleuze ira plus loin en disant que la révélation chez le Je n'est possible que parce qu'Autrui l'exprime.
"Dans chaque système psychique, il y a un fourmillement de possibilités autour de la réalité ; mais nos possibles sont toujours les Autres. Autrui ne peut pas être séparé de l'expressivité qui le constitue."(6).
Dès lors, si les génériques de fin d'Argento tels que ceux des Frissons de l'Angoisse et de Suspiria montrent le moment de la fêlure et du basculement, c'est parce que les assassins ou les sorcières n'ont fait qu'exprimer la violence. Quand Marcus Daly se mire dans le sang de l'assassin ou se confronte à Carlo, il fait face à des individus qui expriment des pulsions de mort, des « possibilités » de mort qui se cristallisent lors de l'image finale du film. L'expression des autres (Carlo et sa mère) devient alors l'expression de Marcus Daly. Autrui n'est désormais plus l'autre pour le Je, mais le Je en tant qu'autre, en tant que Je fêlé :
"Car ce n'est pas autrui qui est un autre Je, mais le Je, un autre, un Je fêlé. Il n'y a pas d'amour qui ne commence par une révélation d'un monde possible en tant que tel, enroulé dans autrui qui l'exprime."(7).
Dès lors, si la révélation du Je fêlé passe par autrui chez le personnage, il en va de
même pour le spectateur. Argento filme en caméra subjective l'autre (l'assassin) qui
exprime également des pulsions de mort et de violence. En nous mettant à la place de
l'assassin, Argento nous révèle à nous-même un seuil imperceptible, la part sombre de
notre inconscient et nos pulsions. L'autre ou Autrui (l'assassin) devient alors une part de nous-même (puisqu'il est filmé en caméra subjective) : une révélation de nous-même. La célèbre formule d'Arthur Rimbaud prend ici tout son sens : « Je est un autre », c'est-à-dire que Je n'est jamais un et unique et qu'il est changeant, mais aussi que Je est autre, un autre en tant que révélation de nous-même par l'expressivité d'Autrui. Ainsi, le siège rouge de la salle de cinéma se transforme en divan, et la séance n'est rien d'autre qu'une séance de psychanalyse où Argento sonde et projette notre inconscient.
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(1) DELEUZE, G. (2019). Différence et répétition, Paris : Puf, p. 327.
(2) DUPUIS, J. D. “Les génériques d'Argento” dans La Septième Obsession, HS n° 1 (2019). p. 35.
(3) DELEUZE, G. Différence et répétition, op. cit., p. 331.
(4) Ibid., p. 331.
(5) Ibid., p. 333-334.
(6) Ibid., p. 334.
(7) Ibid., p. 335.


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